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1 décembre 2021 3 01 /12 /décembre /2021 12:44

UN PRINTEMPS EN ENFER...(Deuxième et dernière partie)

13 mars 54

 

17h: la radio annonce que le Vietminh a soudain lancé l’assaut sur le camp de Dien Bien Phu; le camp est encerclé.

Oncle Charles est pessimiste en nous racontant qu’un bombardement de saturation s’est abattu sur les quatre cents légionnaires du 13e bataillon demi-brigade qui tient Béatrice. Un coup direct a frappé le P.C du G.M9 tuant le colonel Gaucher et tout son état-major à l’exception d’un officier… À minuit, Béatrice est aux mains des Viets.

Stupeur: Giap démasque son artillerie lourde qui assomme les défenseurs. Nous sommes sous le choc. Comment est-ce-possible ? Le Vietminh a réussi à monter une artillerie lourde sur les hauteurs; des canons de 105, hissés sur les crêtes en vision directe sur la cuvette ! Ça, c’était pas du tout prévu.  Oui, nous explique oncle Charles, blessé lors de la désastreuse Opération « Atlante » au mois de janvier et toujours en convalescence, les Vietminh ont tout hissé à dos d’hommes et sur des bicyclettes, de solides bicyclettes Peugeot, jour et nuit, en silence, comme des fourmis ! Et nous n’avons rien vu, rien entendu ! « Et fichtre, tenez-vous bien, le pire est que les Services spéciaux français ont réussi à décrypter le code de la logistique Viet, qu’ils écoutent les communications radio vietminh vingt quatre heures sur vingt quatre ! » C’est la consternation… Nous pensons à papa et à tous les autres. Oncle Charles ajoute avec véhémence et une pointe d’exaltation: « Toute l’Union française est à Dien Bien Phu: bataillons algériens, marocains, artilleurs d’AOF, Antillais, Réunionnais… Et la majorité des Légionnaires sont Allemands et Autrichiens donc surentrainés: ils se battront jusqu’au bout ! » Les jours passant, les journaux et la radio nous apprennent que l’étau se resserre autour du camp retranché, ce que nous savions déjà depuis fin 53. C’est sur les paras que repose le fardeau principal des combats. Les avions sont pris à partie par une DCA surgie on ne sait d’où.  Oncle Charles, comme beaucoup, ne décolère pas : « Les bureaucrates brevetés et le « Généchef » ont dés le début continuellement sous-estimé la montée en puissance et les capacités réelles du Vietminh, minimisé l’importance déterminante de l’aide chinoise tout en surestimant la capacité de la maigre aviation de bombardement à couper les axes de communications ! La piste aérodrome est devenue quasi inutilisable; quand la météo le permet, on largue les hommes en renfort et le matériel à la va vite sous le tir de la D.C.A Viet ! » En deux jours, le camp perd  Béatrice et Gabrielle, deux centres essentiels. C’est la guerre des tranchées. Le nombre de tués et de blessés s’alourdit de jour en jour. Les hôpitaux de Hanoi, où sont évacués les blessés les plus graves, sont débordés.

Sophie est passée en fin d’après-midi pour une balade au bord du Lac de l’Épée Restituée, son lac préféré qui tient son nom d’une jolie légende, comme les aime les Vietnamiens qui raconte qu’au XVe siècle, l’empereur aurait reçu une épée provenant du lac pour repousser l’envahisseur chinois. Sophie d’une voix triste m’apprend que ses parents qui étaient à Saigon sont rentrés plus tôt que prévu. Ils ont décidé de quitter le Vietnam définitivement pour la France, le plus rapidement possible, « le temps de régler les affaires ». Je prends un grand coup de massue. Bouche bée, les yeux fixés sur la Tour de la Tortue. Nous sommes assis sur un banc, sous un magnifique flamboyant. Sophie tourne la tête mais j’entends dans sa voix les larmes qu’elle ne veut pas me montrer…La beauté mélancolique du lac semble s’accorder avec la tristesse qui nous étreint. Je lui prends alors la main; elle me regarde avec un doux sourire, puis avec une gravité soucieuse elle ajoute: « Mon père est formel, Dien Bien Phu va tomber, ce n’est qu’une question de quelques semaines… » Je lui rétorque vivement que rien n’est perdu, que Paris enverra des renforts et du matériel, que les Américains, les Canadiens, les Australiens viendront nous aider, que nos soldats se battront farouchement et que le Vietminh battra en retraite, qu’il sera obligé de négocier, que l’opinion publique en France n’admettra jamais une défaite. J’ajoute alors comme argument imparable:« Et si ton père a investi à Haiphong et dans toutes les stations balnéaires, c’est qu’il croit en l’avenir ! » Sophie me regarde avec ses grands yeux bleus: « Comme tu es naïf mon cher Jean. »  Soudain, elle me demande: « As-tu des nouvelles de Paul? » Cette question me surprend car Sophie et Paul se connaissent peu. J’aurais pu m’attendre plutôt à  : « Avez-vous des nouvelles de ton père? ». Je lui réponds presque sèchement que nous n’avons aucunes nouvelles de mon père… ni de Paul. Je me découvre soudainement jaloux de Paul: sentiment irraisonné, irrépressible, nouveau et détestable. Je me lève brusquement . Nous marchons tranquillement, en silence, dans la crainte et l’inconnu du lendemain… 

 

15 Mars 54

 

Effarement: Oncle Charles nous apporte, la gorge serrée une nouvelle effroyable: face à l’incapacité de museler l’artillerie ennemie, un de ses amis, le lieutenant-colonel Piroth s’est immolé par l’explosion d’une grenade placée sur sa poitrine. Patron de l’artillerie du camp retranché, Croix de Guerre 1939-1945, lui qui affirmait que « JAMAIS » le Vietminh ne pourra transporter des canons lourds sur des centaines de kilomètres, et combien même y parviendrait-il que les pièces de 155 françaises les réduiraient vite au silence, Piroth cet officier respecté et écouté de tous, ancien des violents combats de 44 en Italie, lui qui sert au Vietnam depuis 1945, qui en 1946 a été amputé d’un bras sans anesthésie après être tombé dans une embuscade Vietminh, ce héros a préféré se suicider. Au PC central, le moral est au plus bas. Chez les civils, ce n’est pas mieux: ce matin, j’ai voulu porter ma vieille paire de sandales chez M. Bartoli, le cordonnier corse : sa boutique est fermé; une pancarte : « FERMETURE DÉFINITIVE ». J’apprends par une voisine, une vieille chinoise au visage parcheminé fendu de deux traits en guise d’yeux rieurs.  Je comprends à peine que toute la famille, femme et cinq enfants est partie la veille. Ce départ précipité, cette petite pancarte manuscrite, ces deux mots, sont pour moi d’une violence inouïe. Si les Corses, s’en vont, ces « têtes de mules » comme les surnomme affectueusement maman, alors c’est bien que la situation est gravissime. En allant à la bibliothèque municipale rendre quelques livres et brochures, je croise quelques regards froids et aigus comme des lames d’acier: certains Vietnamiens sentent-ils arriver l’heure de leur « délivrance » ?  Je ne baisse pas les yeux et je garde la tête haute et mon pas tranquille. Je suis ici chez moi, j’y suis né, comme mes parents, mes grands-parents, mes arrière grands-parents … La bibliothèque est presque vide; de ce fait elle parait encore plus vaste, plus belle. Créée en 1917, elle dispose de nombreux ouvrages de l’École Française d’Extrême Orient (EFEO), fondée en 1900 à Saigon. J’y apprends avec bonheur l’Histoire sur les civilisations  asiatiques, de l’Inde au Japon. Mon bonheur était d’y retrouver Sophie et d’autres amis étudiants, puis nous filions tous Boulevard Dong Khanh voir un film d’action au Majestic, notre salle de cinéma préférée; c’était à qui serait assis le plus près de Sophie…En sortant, direction boulevard Francis Garnier à La Taverne Royale où nous mangions invariablement un bon steak frites, salade verte, glace vanille…

Influencé par oncle Charles je m’intéresse particulièrement à la très ancienne Histoire guerrière des Vietnamiens. Je dévore les livres et les articles sur le sujet : durant mille ans, cette Histoire fut celle d’une résistance armée à la domination chinoise. Histoire largement ignorée par la majorité des politiciens et des généraux français. À trois reprises, en 1258, 1285 et 1288, sous la dynastie Tran, le peuple vietnamien a réussi à rejeter les invasions mongoles qui avaient pourtant conquis la Chine, le Tibet et une partie de l’Europe orientale. Ces victoires héroïques vont définitivement forger la fierté et le nationalisme vietnamien. L’Histoire des peuples la plus connue est en règle générale, l’Histoire officielle. Une belle vitrine. Je découvre abasourdi, au fil de mes lectures, que les Vietnamiens ont en réalité une double Histoire: la première est celles des dynasties, sur commande d’un souverain, le plus souvent « hagiographiques », faites de légendes dorées; la seconde, plus secrète, mais ô combien plus passionnante, c’est l’Histoire des savoirs populaires. C’est elle qui révèle une pensée spécifique, tactique et stratégique. La pensée et la pratique militaire vietnamienne, fondamentalement différente des Occidentaux, ne s’élabore pas toujours sur une pensée rationnelle qui utilise des modèles et des théories mais plutôt sur une multitude de savoirs empiriques, fondés essentiellement sur l’expérience vécue, sur l’adaptation à un terrain, à un climat particulier, en l’occurence tropical. Pour les Vietnamiens, rien n’est plus variable que le terrain. Cette notion de terrain est au centre de leur pensée ! Ce qui compte, c’est la capacité d’adaptation au terrain: or le champ de bataille est le lieu de l’imprévu ! En outre, la réalité aquatique si angoissante pour le soldat occidental, est perçu comme une force, un atout pour les Vietnamiens. Surtout, miser sur la longue durée, la patience, la persévérance, l’endurance, la ténacité du guerrier ! Sans compter la redoutable tactique des « termites » et de « la peau de banane ». À eux seuls, ces termes sont effrayants pour les militaires occidentaux enlisés dans la boue et l’enfer de la jungle… Le Vietminh se moque des grandes opérations françaises de ratissage qui ne rencontrent que le vide des rizières. Je recherche tous les ouvrages en français sur la tradition militaire des Vietnamiens, mais sur ce point précis ils ne sont finalement guère nombreux; je cherche des ouvrages en vietnamien chez des brocanteurs, antiquaires; quand par chance j’en trouve,  j’ai besoin de me faire aider par Trung. Ensemble nous traduisons et discutons beaucoup. Trung  n’ignorait nullement cette tradition multi-séculaire de l’art de la guérilla chez les Vietnamiens. Il me dit calmement : « Les Français vont perdre… »

 

23 Mars 54

 

Oncle Charles qui a toujours ses yeux et ses oreilles partout, ce qui ne le laisse jamais tout à fait convalescent et toujours tout à fait en colère, a appris qu’à Washington, sur l’instigation du Président Eisenhower, l’amiral Radford, chef d’État-Major de l’armée, a proposé au général Ély, Commissaire général, Commandant en chef en Indochine, l’intervention des B29 basés aux Philippines avec les chasseurs de la VIIe Flotte. Par prudence, tous ces avions seront sans cocarde. Au bas mot, larguer 450 tonnes de bombes conventionnelles sur les positions et centres d’approvisionnement Vietminh, opération qui sauverait Dien Bien Phu. Sauf que le général Ély, comme la plupart des officiers et des politiciens ne croit pas en une victoire militaire et refuse. Les Américains sont stupéfaits !

Cette nuit, qui fut courte, j’ai entendu une canonnade, au loin, des détonations, qui m’ont réveillées, puis le silence; je suis en nage; ai-je rêvé? Je me rendors. Le visage de Sophie, ses yeux, sa bouche, ses cheveux, son parfum viennent alors me consoler… Je ne cesse de rêver d’elle, la nuit et même pendant mes siestes de plus en plus longues: Sophie est blottie contre moi. Je la caresse: ses mains, ses bras, son visage, ses lèvres, ses jambes, entre ses cuisses; elle me caresse dans les endroits les plus intimes avec l’impudique naïveté des vierges; je respire au rythme de sa respiration, je m’enivre du parfum de son corps, j’écoute le moindre de ses gémissements et je la pénètre doucement, lentement en me perdant dans son regard suppliant de ne pas m’arrêter, de poursuivre encore plus loin ce voyage merveilleux, cette douce conquête, jusqu’à ce que le plaisir ultime nous noie ensemble enlacés, éperdus, exaltés, tremblants dans des eaux chaudes et profondes qui nous abandonnent enfin, agonisants…

 

 

 

30 Mars 54

 

La radio et les journaux annoncent tard le soir que le camp retranché a subi à nouveau une très violente attaque; le nombre des morts et des blessés augmente sensiblement; les conditions sanitaires sont épouvantables. Maman et moi sommes de plus en inquiets pour papa. Maman, infatigable, travaille à l’hôpital  jour et nuit où elle dort sur place, quelques heures sur un lit de camp. Je m’y suis porté volontaire pour aider et ma candidature a été très rapidement validée. Je ferai deux nuits par semaine. J’ai été affecté en qualité d’auxiliaire sanitaire au service chirurgie qui est débordé; la prise en charge des blessés devient de plus en plus difficile: il faut faire des choix; beaucoup d’amputations; des cris, des gémissements… Tous les blessés sont systématiquement soulagés par du phénergan dolosal en piqures intraveineuses…Certains sont évacués par avion sur l’hôpital militaire Ciais de Haïphong. Au fil de mes journées et de mes nuits, harassantes, je me blinde; maman me dit que c’est le métier qui rentre ! Comme trop souvent je vomis, je n’ose pas manger le matin mais comme je suis vite au bord de l’hypoglycémie, je me suis fait remonter les bretelles par le médecin-chef qui, sans ménagement m’a accusé de représenter un danger pour les blessés et l’ensemble du Service. Le lendemain matin, je tâche de manger correctement, en outre nous avons une visite du professeur Huard, doyen de la faculté de médecine de Hanoi, une sommité que j’ai le privilège d’avoir comme professeur; je dois être en pleine forme.

Dans les rues, de moins en moins d’Européens: j’ai la désagréable impression d’être aussi visible qu’un Congolais au milieu des Esquimaux; je croise de plus en plus de Vietnamiens, adultes et adolescents aux visages hostiles: une colère froide se lit sur leurs traits, l’expression d’une haine que je n’avais encore jamais rencontrée. Je ne baisse pas les yeux; je n’ai pas peur, je n’ai pas honte, je suis fier d’être Français, je suis fier de l’oeuvre civilisatrice de la France en Indochine. Contrairement à moi, Sophie comprend le sentiment de profonde humiliation des Vietnamiens; c’est une source inépuisable de discussions où je m’enflamme tandis qu’elle éteint calmement mes incendies, sans condescendance, par son sourire et son assurance. Parfois elle prend mes mains et c’est alors qu’elle me pacifie. Puis elle pose sa tête sur mon épaule; son doux coup de grâce… Quand les Français sont arrivés au milieu du XIXe siècle, à l’exception du Japon de l’ère Meiji, toute l’Asie était profondément sous-développée, sous le joug de régimes féodaux: des eunuques, des concubines intrigantes, des mandarins arrogants bardés de diplômes obsolètes, des fonctionnaires royaux corrompus jusqu’à la moelle qui pillaient les ressources du pays. La conquête ne fut pas facile. Les Français avaient décidé de se tailler un Empire colonial en Asie du Sud-Est pour concurrencer la Grande-Bretagne. Historiquement, toutes les Nations modernes ont, au moment le plus opportun, conquis, colonisé, converti. Les Espagnols, les Portugais, en Amérique du Sud, les Pères pèlerins en Amérique du Nord. Les Français n’ont rien inventé. Ce ne sont ni des saints ni des héros. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, les Vietnamiens du nord poussent vers le sud aux dépends du royaume de Champa qui s’étendait alors sur le nord et le centre de l’Annam. En 1765, les Tonkinois, sous la dynastie des Nguyên annexent la riche Cochinchine, réalisant un vaste empire de la frontière chinoise au golfe de Siam. Oui, c’est toujours la même et invariable Histoire: les forts soumettent les faibles ! Mais de la Cochinchine à l’Annam jusqu’au Tonkin, les routes c’est nous; les ponts, le chemin de fer, c’est nous, et même le cyclo pousse qui a été inventé par Pierre Coupeaud, un Charentais, ingénieur installé à Phnom Penh à la fin des années 1920 ! J’ai presque envie de hurler: « Oui messieurs dames ! Les hôpitaux, c’est nous; l’Institut Pasteur créé à Saigon en 1891, c’est nous; la vaccination des autochtones, jusqu’au fin fond des villages les plus isolés, c’est nous; c’est à Nha Trang que Yersin a mis au point son vaccin contre la peste, l’école de médecine et de pharmacie à Hanoï créée en 1902, encore nous, les dispensaires, les barrages c’est nous, les villes c’est nous; le télégraphe, le téléphone, la radio, encore nous; les fouilles et les études archéologiques, toujours nous! » Mais non, ce n’est pas aujourd’hui que je briserai ma timidité, chevillée en moi comme une charpente de marine qui résiste à toutes les tempêtes ! Je me tais.  Je déambule dans mes pensées philosophiques: tous ces progrès, cette modernité triomphante, insolente, cet esprit des Lumières écrasant les obscurantismes et les superstitions ancestraux, toutes les traditions arriérées; l’esprit des Lumières est comme un projecteur sur tous les archaïsmes  de ces civilisations jadis flamboyantes. Même situation en Algérie; après elle, c’est l’Indochine qui a reçu le plus de capitaux investis dans l’exploitation minière et d’hévéas; les agronomes français ont largement favorisé les progrès de la riziculture permettant de meilleurs rendement pour nourrir toute  population qui ne cesse d’augmenter. Mais en contrepartie, tout ce que la France a construit ici, n’a pu être fait en métropole où il existe encore de nombreux bidons-villes, des villages sans électricité ni eau courante, des routes et des autoroutes en attente. Quant à la misère la plus sordide, elle existait déjà bien avant nous; le mépris des plus faibles aussi; les châtiments corporels, la torture, l’opium. Le honteux bagne de Poulo Condor aussi. Oui, tout n’est pas parfait; il aurait fallu faire plus et mieux, en bref, d’un coup de baguette magique, hisser le Vietnam au rang des pays modernes où règnent les valeurs de République: la Liberté, l’Égalité et la Fraternité qui, après tant de révolutions restent encore à établir ou à maintenir en terre de France, une lutte incessante. Non, de toute évidence ce n’est toujours pas «  la Lutte Finale ». Oui, un jour ou l’autre, vous aurez votre indépendance en instaurant un communisme purifiant, comme il se doit, rédempteur aussi, bien sûr, par le rouge et l’or du sang et de la gloire des Français  noyés dans la boue des rizières…Mais vous n’avez pas fini de souffrir encore, des restrictions, des privations, de la faim… Il me revient en mémoire une analyse fulgurante d’un économiste belge, Gustave de Molinari, réputé pour son sérieux: « De toutes les entreprises de l’État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins . » J’éclate de rire

Je me répétais en moi-même, comme une litanie: « Quand je serai médecin, je soignerai les Blancs, les métis, les Jaunes, les Noirs,sans distinction, avec la constante passion déterminée de guérir, soulager, dans un esprit conforme au Serment d’Hippocrate et aux valeurs intangibles de la République française! »

 

 

 

 

 

 

 

24 Avril 54

 

Sophie et ses parents sont partis.

Hier, elle m’a envoyé un télégramme laconique: «Décollons le 24 avril à une heure de la base militaire Bach Mai. Mes coordonnées en France: 20 avenue Foch, Paris 16e. Prends soin de toi. Je t’embrasse affectueusement.» Ces courtes phrases sonnent lugubrement dans ma tête. Je ressens une tristesse indicible… Un vide abyssal… J’aurais du me rendre à l’aérodrome, la serrer dans mes bras, l’embrasser, lui avouer mon amour, tout l’amour que j’ai pour elle depuis si longtemps, trop longtemps maintenant, un amour qui me remplit tour à tour, d’une joie frissonnante et me laisse anéanti, fou de désir et paralysé de silences harassants, d’un calme vespéral puis brulant comme une lave rougeoyante. Mais je ne bouge pas…

« Et nous ? » Maman me répond calmement: « Nous, nous avons le devoir de secourir, de soigner; les Verneuil font dans le commerce international, donc à cause de la guerre, ils partent ailleurs faire du commerce, c’est toujours la même logique depuis des siècles ! » Je sais qu’elle a raison mais je ressens un profond désarroi, un vide immense qui me remplit de tristesse.

Enfin nous avons reçu une lettre de papa qui a mis plus de deux semaines à nous arriver. Il nous prévient que ce sera certainement la dernière car aucun avion ne peut plus ni atterrir ni décoller; il nous décrit une situation catastrophique, cauchemardesque:  les pistes aérodromes sont détruites tandis que le Vietminh continue d’être copieusement équipé en DCA et mortiers livrés par les frères communistes, la Chine et l’URSS. L’écriture de papa est rapide, fébrile, les phrases courtes, cinglantes: il nous explique brièvement qu’il ne dort pas beaucoup et mange peu. La pluie: l’eau et la boue envahissent tout; il opère quasiment jour et nuit; « la matière ne manque pas », le pire sont les opérations de l’abdomen car sources de tous les ennuis et de séquelles compliquées; papa est aidé par notre amie Geneviève de Galard qui fait des merveilles en tant qu’infirmière. Dans cet enfer, elle demeure toujours calme, souriante et douce, efficace, surtout pacifiante, réconfortante auprès des blessés qui la  surnomment « l’ange de Dien Bien Phu ». La morphine et les antibiotiques commencent à manquer… De nombreux brancardiers « se font faire aux pattes » en courant chercher des hommes mutilés qui hurlent dans la boue. « Chirurgiens Français, Vietnamiens, nous travaillons tous ensemble, solidaires .» Au mépris de toutes les conventions humanitaires, le Vietminh tire systématiquement sur  les appareils portant La Croix rouge. Un jeune médecin à peine parachuté avec un petit groupe en renfort, s’est fait tué avant même d’avoir touché le sol. Les bombardements sont intenses, fréquents, de plus en plus précis, de jour comme de nuit. En outre, le Vietminh a balisé une fausse DZ, dans le doute, les pilotes ne larguent plus rien et s’en retournent à Hanoï. « Un vrai merdier ». Le Vietminh conserve quelques 35 000 combattants alors que la garnison de Dien Bien Phu ne dispose plus que de 3250 hommes en état de se battre, plus 1400 à Isabelle. Ils sont épuisés et s’entassent dans la boue des tranchées. Pourtant, le courage des combattants insuffle le moral à tous ceux qui ne peuvent plus se battre et trouvent le temps long dans des abris étouffants. Des blessés couverts de bandages, soudainement quittent les antennes chirurgicales pour venir en renfort. Impossible de les arrêter. Par ailleurs,  il règne un sentiment d’abandon, de trahison des politiciens à Paris. L’incompétence de certains officiers devient patente; sauf Bigeard qui de l’avis général a un sens tactique extraordinaire: ses contre-attaques sont victorieuses mais insuffisantes… Malgré tout, les paras, les légionnaires se battent avec un courage inimaginable; pour l’honneur, pour leurs frères d’armes … Ils fabriquent des attelles avec des crosses de M.A.T.-49 fixées sur les godasses , car les blessures aux pieds sont telles que si l’on déchausse, le pied en bouillie vient avec…On stérilise au pétrole, faute de mieux. Avec des kefen , des brancards, du câble téléphonique, on arrive à faire des lits superposés. Pour l’énergie il y a les groupes électrogènes, des phares de bagnoles. On parle de quelques désertions …Papa conclue sa lettre : « Nous sommes envahis par un sentiment d’impuissance à ne pouvoir les soigner tous, et parfois même à ne pouvoir tout simplement les mettre à l’abri. »    

Je me souviens avoir lu récemment dans un journal un discours du Maréchal de Lattre  : « Vous ne vous battez pas pour la France, vous vous battez pour les Vietnamiens qui refusent le joug communiste et vous ne connaitrez jamais de guerre plus désintéressée ! ». Entre la propagande et la censure il convient de faire le tri.

Les journaux, la radio annoncent laconiquement qu’à l’issue de « longues discussions » entre Washington, Paris, Londres, les soldats américains ne viendront pas sauter sur Dien Bien Phu  pour sauver l’Indochine française. Washington assure déjà 80% du coût de cette guerre désespérée, désespérante. Ho chi minh harangue ses troupes: « Selon les enseignements de nos glorieux ancêtres, nous poursuivons sans relâche notre guerre d’épuisement: le tigre doit harceler l’éléphant ! » Pour les rares connaisseurs de l’Histoire des Vietnamiens, ceux-ci ont une longue, très longue tradition de la guerre et plus particulièrement de la guérilla. Cette technique de guérilla qui, en Occident n’est hélas qu’effleurée dans les écoles militaires…

Aujourd’hui l’inquiétude est trop forte; une sorte de nausée, un dégout me submergent, m’empêchent toute concentration. J’ai le sentiment de sombrer dans des profondeurs jusque là inconnues de désespoir et de solitude.

Quand je travaille à l’hôpital je m’oublie.

Parfois,  mon esprit est envahi d’images tissées des fils ensoleillés des  souvenirs, mon être se tend alors vers une seule pensée salvatrice, un seul être: Sophie.

 

26 Avril 54

 

La nuit m’a apporté son lot de tristesses effrayées… Je me réveille avec la gueule de bois.

Nous apprenons l’ouverture de la Conférence de Genève.  Le sort de l’Indochine française est dans tous les esprits sauf que, comme le précise avec ironie oncle Charles, côté français les esprits ne sont pas clairs sur ce sujet…Les exigences du Vietminh, elles, sont très claires et se font de plus en plus précises : « Il nous faut un territoire, une capitale et un port. » Les négociations se bloquent instantanément. En outre, à Paris, une nouvelle crise politique dont la IVe République a le secret, surgit au moment où le gouvernement doit prendre des décisions urgentes: le cabinet Laniel est renversé, remplacé par celui de Mendès-France. Lors de son discours d’investiture, il annonce ses intentions, sa volonté politique. Je lis qu’il se donne trente jours pour aboutir à la conclusion d’un accord sur l’Indochine. Fichtre, quel optimisme! Oncle Charles me dit: « Il vont tout brader! Y compris les prisonniers dans les camps du Vietminh ! »

Bien qu’épuisé, j’éprouve le besoin de marcher le soir dans les rues de cette ville qui m’a vu naître, de sentir ses odeurs; mes pas me portent vers le jardin botanique, créé en 1890, le plus vieux parc de la ville. Il s’étend sur presque dix hectares. La vue des fleurs, en particulier des orchidées, des arbres rares pour la plupart originaires du Vietnam, me réconforte. Je monte sur la colline  Nung admirer le temple Huyen Thien , du nom d’un personnage légendaire qui a contribué à la victoire militaire du roi Ly contre les agresseurs du Sud. C’est dans cet endroit, connu de tous les amoureux que Sophie et moi aimions nous promener en fin d’après-midi ou très tôt le matin. Il y a toujours un coin qui me rappelle… Là, nous nous donnions rendez-vous. J’éprouvais toujours une émotion à la regarder arriver vers moi comme un rayon de soleil perçant  soudainement en cinquante nuances de gris les lourds nuages menaçants. Toujours ponctuelle, même quand, pourtant levée aux aurores, elle partait avec un médecin vers les quartiers les plus pauvres soigner les enfants; c’était comme elle disait, ses « travaux pratiques » … Je passe devant la propriété des Verneuil, comme attiré par une envie de pèlerinage dans cette avenue, devant ce grand portail majestueux où est accroché une grande pancarte:  « PROPRIÉTÉ À VENDRE » avec le numéro de téléphone de la plus réputée des agences immobilières de Hanoi.

Je passe devant le tennis club et me dirige vers l’hippodrome puis vers la Maison de France, résidence du Haut Commissaire à Hanoï… Dans ma poitrine, mon coeur bat comme une forge et mes tempes frappent fort. Dans ma tête, une foule de choses, d’images se pressent confusément à tel point que soudain j’en ai la tête vide !

De là, je décide de rentrer me coucher, le coeur chaviré de mon premier et dernier amour…

 

29 Avril 54

 

Nous écoutons radio Singapour: dans une déclaration sur l’Indochine, le Président Eisenhower confirme qu’il n’enverrait pas de troupes. En fait, qui donc espérait que les Américains à peine sortis de la terrible guerre de Corée étaient prêts à s’impliquer dans une autre guerre qui plus est contre des Asiatiques. Oncle Charles nous explique que l’opinion américaine, suite à la Seconde Guerre mondiale puis la Corée, est devenue de plus en plus isolationniste; trop de familles ont été endeuillées, trop de disparus et bien que cachés par la censure, trop de jeunes hommes blessés, diminués physiquement et surtout moralement. Pour eux cette guerre menée par les Français est une guerre coloniale, « une sale guerre ». À l’ONU, la France est régulièrement dénoncée par les gouvernements sympathisants du Vietminh comme « une puissance coloniale esclavagiste ». Même si la peur du communisme est omniprésente en Occident, surtout aux États-Unis, malgré la peur des Rouges alimentée par le sénateur McCarthy, pour l’Américain moyen, l’Amérique ne doit pas se lancer dans un tel conflit qui pourrait entrainer une troisième guerre mondiale contre les Soviétiques et les Chinois.

 

6 Mai

 

Cette nuit, je me suis endormi avec de la fièvre… Je me suis réveillé en sursaut, essoufflé : j’ai vu Sophie dans un rêve où je reste englué, me laissant groggy toute la matinée : elle m’apparut au milieu d’un paysage étrange, nue, de dos, dans la nuit étoilée, assise en position du lotus, au bord d’un lac… L’eau lumineuse où se baignait la lune reflétait son visage d’une tristesse infinie tandis que, par vagues successives, des pluies d’étoiles filantes striaient un ciel profond d’encre bleu marine. La brume léchait encore quelques vaguelettes assoupies. Derrière elle, je n’osais bouger, demeurant parfaitement immobile, figé dans ce tableau surréaliste. Mon tempérament s’accommodant de longues contemplations, je remplissais mes yeux de son visage de déesse celtique se reflétant dans l’onde limpide, abandonnée là, par la force obstinée d’un destin implacable et cruel, comme exilée dans l’attente d’un destin effroyable, risquant d’être soudain avalée par quelques créatures malfaisantes. Il me fallait vite débusquer les génies du Lac et les détruire ! Je pris soudainement conscience du danger qui la guettait. La prendre d’un bond dans mes bras et l’emporter vers le soleil ! Mais chacun de mes mouvements étaient vains, je ne parvenais pas à faire un pas vers elle, mes pieds, mes jambes, embourbés dans un marécage épais et saumâtre où d’énormes poissons chats semblaient comme moi piégés se tortillant vainement en tous sens, s’enroulant autour de moi, s’enfonçant puis soudain réapparaissant encore plus gros, ouvrant une bouche énorme, au bord de l’asphyxie. D’un ciel immense soudain empourpré, lourd de terribles présages tombait un silence souverain …

Radio Singapour annonce qu’à Dien Bien Phu le Vietminh a déclenché les orgues de Staline qui sèment la terreur et la mort. Cette annonce nous précipite dans une stupeur lasse et résignée.

 

 

7 Mai 54

 

Dien Bien Phu est tombé !

La terrible nouvelle est annoncée à la radio tard dans la nuit. Nous sommes K.O. Maman et moi nous effondrons dans les bras l’un de l’autre en pleurs, pétrifiés d’inquiétudes pour papa. Maman déjà épuisée semble sans force, je la soutiens dans mes bras… Pourtant, malgré mon opposition, elle retourne travailler le lendemain: « Ils se sont battus jusqu’au bout, nous devons être dignes de leur sacrifice, toi tu restes te reposer tu es blanc comme un cachet d’aspirine… » Je n’ai pas la force d’insister pour retourner à l’hôpital, je sais que de toute façon ce serait inutile.

Les jours et les nuits suivantes, je reste collé à la radio, surtout radio Singapour et les stations australiennes pour échapper à la censure des informations : les parlementaires à Paris, ceux-la même qui ont constamment refusé crédits et envois de renforts, rendent hommage aux défenseurs de Dien Bien Phu, à l’exception des communistes, qui bien sûr se sentent plus proches du Vietminh que des Légionnaires. À Genève, un journaliste commente: « Monsieur Pham Van Dong, chef de la délégation Vietminh , prend la parole pour la première fois: derrière son air glacé, on perçoit la jubilation… »

Panique: après avoir accueilli des milliers de réfugiés venus des campagnes, Hanoï se vide: exode massif, chaotique, vers le port de Haïphong puis Saïgon de Vietnamiens qui fuient les communistes. Ce sont majoritairement des catholiques. La plupart de mes cousins et cousines, mes camarades sont sur le départ ou déjà partis.

 

21 Juillet 54

 

Genève; signature des accords entre la France et la République Démocratique du Vietnam : fin de la guerre d’Indochine.

Voilà comment se tourne une page de l’Histoire d’une France affaiblie, humiliée par tout un peuple, des combattants pour beaucoup  en sandales trouées, plus usées encore que les miennes, maintes fois, soigneusement rafistolées,  mais un peuple habité par un fanatisme, une idéologie totalitaire, une volonté totale, inébranlable de conquérir son indépendance au prix de dizaines de milliers de morts. La tragédie du vide.

 

18 Septembre 54:

 

Premières libérations de prisonniers français, au compte gouttes. Toujours sans nouvelles de papa nous sommes à bout de souffle: nos espoirs mêlés à notre angoisse nous étouffe.  La guerre psychologique remplace le silence des armes. C’est la guerre des nerfs. Les journaux commencent à publier le nombre « officiel » des tués, des « disparus » avec une liste de noms que nous parcourons chaque jour fiévreusement. Maman se lève la nuit pour les relire plusieurs fois …

 

 

9 Octobre 54

 

Les troupes du Vietminh entrent dans Hanoi acclamées par une foule de Vietnamiens en liesse …

Malgré l’interdiction de maman, je me hasarde à sortir de la maison avec oncle Charles, mais jamais sans mon pistolet Browning GP35, cadeau de papa l’an dernier. Les soldats du Vietminh défilent en ordre deux par deux, en uniforme, leurs visages sont graves, fermés, quelques uns répondent en saluant d’un geste de la main, la plupart ont à peine mon âge, au milieu d’une multitude de spectateurs ivres de joie, qui se presse tout le long des principales avenues qui les applaudit . En quelques heures, des centaines de drapeaux rouges avec l’étoile communiste apparaissent aux balcons, aux fenêtres, aux mains d’enfants qui seront le futur Vietnam communiste  . Je vois un gamin qui saute comme un cabri, dans une crise jubilatoire irrépressible. Quelques jeunes filles sortant soudain de la foule, courent vers les soldats pour leur offrir une simple fleur et retournent aussitôt se fondre dans la multitude. Voici que défile un groupe d’enfants fiers et sérieux, en culotte courte, chemise bien repassée, un calot crânement posé sur la tête, encadrés par des commissaires politiques.

La capitale du Tonkin est remise aux autorités Vietminh. La veille, le pavillon français est amené une dernière fois. Oncle Charles, maman et moi avons assisté à cette triste cérémonie, le coeur serré, les larmes aux yeux. Le repli des troupes et du matériel français se déroule dans un climat très hostile. Sur recommandation de l’oncle Charles nous  faisons des provisions de nourriture. Rapidement, l’idéologie communiste transforme la ville; Hanoï est défiguré: la circulation automobile est interdite, sauf pour les officiels du régime; sur ordre des autorités, les bars, les dancings, les magasins sont fermés. Je me dis: là où la liberté disparait, quelle place reste-t-il pour le jeu, le pari, le défi ou la faute ? Le Vietminh laisse ou orchestre les protestations ainsi que les agressions contre les troupes françaises qui doivent faire preuve du plus grand sang froid afin d’éviter un carnage. Mais le bruit court rapidement que plusieurs incidents graves éclatent dans Hanoï et tout le Nord Vietnam avec de nombreux blessés. Les sabotages se multiplient, en particulier contre les centres téléphoniques. Rapidement, Hanoï est coupé du monde.

Conformément aux accords, le Corps Expéditionnaire Français d’Extrême Orient (CEFEO) dispose de trois cents jours pour quitter la zone située au nord du 17e parallèle, dont cent jours pour évacuer la capitale du Tonkin.

Sans nouvelles de papa, maman, oncle Charles et moi remuons ciel et terre: nous nous  déplaçons en bicyclette dans Hanoï,  frappons à toutes les portes en quête de la moindre information: la famille, les amis, les militaires français, vietnamiens, les hôpitaux. Oncle Charles fait jouer toutes ses nombreuses relations, au plus haut niveau avec une détermination, un culot impressionnantes. Dès la fin des hostilités, le commandement français a mis  sur pied une commission de recherches des prisonniers de guerre qui s’appuie en grande partie sur les déclarations des officiers et soldats libérés avant la fin des combats. Certains témoignages sont terrifiants: des blessés n’ont reçu aucun soin. Tous les médicaments ont été confisqués par les Viets pour leur propres blessés. Les médecins étaient tout simplement impuissants devant la souffrance de ceux qu’ils avaient réussi à sauver. Seuls pour nettoyer les plaies: les asticots .

Nous apprenons enfin par des soldats blessés hospitalisés témoins directs, que papa a fait le choix de demeurer le plus longtemps possible pour soigner des blessés, avec l’aide de quelques rares médecins et infirmières Vietminh compatissants.

Vers midi, Oncle Charles déboule dans le salon, un papier à la main qu’il nous brandit comme un trophée: c’est officiel, papa est retenu prisonnier dans un camp réservé aux officiers. Il sera bientôt libéré!    Maman se laisse tomber sur le canapé, le visage dans les mains, secouée par des sanglots. Les nerfs se débandent. Je m’asseois prés d’elle et la prends dans mes bras. Oncle Charles nous conseille de partir le plus rapidement pour Haïphong puis Saïgon; il s’occupe d’obtenir tous les sauf-conduits nécessaires : c’est là que les prisonniers libérés arrivent ! Maman s’est calmée…Elle s’allume une cigarette, se redresse. Les yeux rougis elle me regarde et me dit, la cigarette aux lèvres, belle et fière: « On récupère papa et on rentre en France ! » Sacrée « Joan Crawford »!

 

 

J’écris à Sophie:

« Mon coeur accroché à tes lèvres comme une feuille à l’agonie qui soudain, dans la brise étoilée tombe, tombe, tombe et ne sait où se poser… »

 

 

 

 

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