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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 08:53

TOLSTOÏ, le dernier automne

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-Automne au bord de la Volga-

Aquarelle & crayon, Isaac Leviatan (1860-1900)

 

 

 

 

 

Christopher Plummer. Kinovista

En Russie, dans le domaine des Tolstoï, Iasnaïa Poliana prés de Moscou, au tout début du XXe siècle...

 

A la fin de sa vie, Léon TolstoÏ (Christopher Plummer) avait basculé dans une sorte de prophétisme qui attirait nombre de disciples, mais aussi des charlatans et des profiteurs...

Collaboratrice de toujours de son mari, sur lequel elle exerce un certain ascendant discret mais réel, Sofya Tolstoï (Helen Mirren) ne supporte pas d'être évincée au profit de nouveaux admirateurs de son génial mari...

Embauché comme secrétaire de l'écrivain, Valentin Boulgakov (James Mc Avoy), croyant débarquer dans le monde enchanté des idées pures, se trouve pris malgré lui dans une sorte de guerre des tranchées.

En effet,après cinquante ans de mariage, la comtesse Sofya Andreïvna Tolstoï, épouse aimante et dévouée de Léon Tolstoï, voit son monde s'écrouler soudain sous ses pieds. Au nom de sa nouvelle religion, traversé par une crise mystique et des scrupules qui le rongent, le célèbre écrivain est en effet prêt à renoncer non seulement à son titre de noblesse, mais aussi à ses biens et à sa famille, décidé à terminer ses jours dans la pauvreté, l'austérité et...la chasteté.

Sofya, qui a dédié sa vie à cet époux extraordinaire, lui a donné treize enfants (dont onze ont survécu) et a même copié "Guerre & paix", oeuvre littéraire immense, de ses propres mains, découvre avec horreur les agissements du fidèle disciple Chertkov qui veut convaincre le grand Tolstoï de modifier son testament en laissant les droits de ses romans au peuple russe plutôt qu'à sa famille!

Aussi indignée que révoltée, la comtesse décide alors de se battre férocement contre ce qui constitue à ses yeux une insupportable injustice vis-à-vis d'elle et de ses enfants.

Mais la situation empire lorsque la comtesse rappelle à son époux les années passées: les difficultés et leur amour. Or, ce "stratagème" sert plutôt le dessein de Chetkov et conforte Tolstoï dans son aspiration profonde à vivre une vie toute faite de simplicité, d'authenticité et de paix...

 

Que penseront les spécialistes de Tolstoï quant à la réalité historique de cette histoire?

Il n'empêche que le script est intelligent, superbement écrit, que les acteurs sont excellents et crédibles. Dommage qu'ils ne parlent pas le Russe mais l'Anglais!

Cocasse, tragique, émouvant et subtil, cet épisode de la vie de cet écrivain-monument de la littérature russe et mondiale, arraché à lui-même par la gloire, se regarde avec un intérêt constant...

Quant à moi, amoureux de la Russie, je salue cette oeuvre et vous invite à la voir même si je regrette qu'elle ne soit pas le fruit d'un réalisateur russe.

 


 

 

Helen Mirren et James McAvoy. Kinovista

 

Quand Boulgakov arrive, tout ému, chez le grand Tolstoï pour être son secrétaire, il le découvre dominant comme un prophète (un de plus dans la Russie de l'époque) sur les résidents du domaine.

 

James McAvoy. Kinovista

 

 

James McAvoy et Paul Giamatti. Kinovista

 

Helen Mirren. Kinovista  "Il se prend pour le Christ!"

 

L'épouse de l'écrivain oppose, comme elle le peut, son bon sens à la ferveur mystique et ascétique de son mari.

 

James McAvoy et Paul Giamatti. Kinovista

Ilest certain que le film souffre d'une certaine langueur de la réalisation qui le rend parfois pesant. Mais cela est compensé par l'intérêt du sujet, cette esquisse du vieux Tolstoï qui restitue avec puissance la stature héroïque et mystique du génie.

 

Christopher Plummer et James McAvoy. Kinovista

 

Le film n'élude pas les contradictions de cet homme complexe, et ne tourne pas en dérision l'inspiration profondément chrétienne de son utopie politique...

 

 

"Là où tu es l'air est empoisonné".

Se marier avec un génie et partager près d'un demi-siècle avec lui n'est pas un destin facile. C'est pourtant celui qu'a choisi Sophie (dite Sonia) Andreïvna Bers (1844-1919) à l'âge de 18 ans : en 1862, elle épouse Léon Tolstoï, de seize ans son aîné. De cette union naissent treize enfants dont neuf survivront. Dans la propriété d'Iasnaä Poliana, à deux cents kilomètres au sud de Moscou, Sonia assure leur éducation, gère le domaine agricole, relit et recopie les manuscrits de Léon. Elle l'entoure de sa tendresse quand il écrit Guerre & Paix dans les années 1860, mais elle se fait plus distante dans les années 1870 quand il rédige Anna Karenine et que la mésentente s'installe dans le couple.

C'est que l'homme qui aimait les plaisirs traverse une grave crise existentielle, à l'image de toute la société russe en quête d'une nouvelle identité, tiraillée depuis le règne de Pierre Ier, entre modernité et authenticité, spiritualité orthodoxe et esprit des Lumières. Tolstoï aspire, pour sa part, à un nouvel ordre social et familial dont sont bannis le profit, la propriété privée et la vie sexuelle.

"Là où tu es l'air est empoisonné", dit-il à sa femme. Finalement, c'est Léon, octogénaire qui fuit le domicile conjugal à l'automne 1910 pour aller mourir d'une pneumonie dans une petite gare. Sonia lui survivra neuf ans et confiera à la fin de sa vie:

"Je souffre tellement d'avoir mal vécu avec lui"...

 

 

 

 

 

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Isaac Levitan (1860-1900) peinture; Bois de bouleaux.

 

 

De 1828 à 1910, Léon Tolstoöi a vécu sous les règnes de quatre Tsars: Nicolas Ier, Alexandre II, Alexandre III et Nicolas II.

Deux d'entre'eux ( Alexandre II et Nicolas II) seront assassinés par des révolutionnaires.

Tolstoï aura vu l'Empire russe se transformer à une vitesse vertigineuse et par ailleurs, demeurer dans l'incapacité à anticiper les évènements et à s'adapter sereinement aux grandes mutations économiques et politiques du XIXe et du début du XXe siècle. 

 

 

 

 

 

 

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« Nul doute qu'au train où croissait l'équipement industriel pendant les années du règne de Nicolas II, sans le régime communiste, la Russie eût déjà dépassé les États-Unis ».
 Alexander Gerschenkron (1904-1978); historien américain d'origine russe, spécialiste de l'économie nord-américaine.

 

Le Tsar Nicolas II qui règna sur un Empire immense de 1894 à 1917.

Sous son règne, la Russie se modernisa rapidement sous la houlette du Premier ministre Stolypine, au point de devenir un partenaire économique et culturel très recherché par la république française (Emprunts russes) et l'Angleterre.

En dépit du caractère autocratique du régime impérial russe, ou peut-être grace à lui, les talents artistiques ne manquèrent pas de fleurir dans tous les domaines durant cette période... 

Les révolutionnaires, inquiets des progrès accomplis par le gouvernement, assassinèrent Stolypine (1911) et multiplièrent les actions violentes afin d'affoler le pouvoir impérial qui freina les réformes libérales et se crispa sur ses prérogatives, précipitant sa chute. 

Nicolas II fut sauvagement massacré avec toute sa famille en 1918 par les Bolchéviks sur ordre de Lénine.

 

 Née à la fin du temps des Troubles, installée sur le trône en 1614, la dynastie des Romanov n'aura cessé d'affronter la défiance des slavophiles, l'ambition des prétendants et les désordres qui menacent depuis toujours l'équilibre de la Russie. De Michel Ier à Nicolas II, ils ont gouverné au bord du gouffre pour écrire des pages les plus fascinantes de l'histoire du monde. La leur s'est achevée en tragédie.

 

 

 

 

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Le Tsar Nicolas II et sa famille.

 

 

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Russie-avec-cousins-anglais.jpg Avec un cousin anglais.

 

 

 

 

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Ils étaient d'une beauté racée, très unis dans la vie, comme il le seront dans la captivité et la mort...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 juillet 1918.

Les armées tsaristes approchaient...

A Moscou, Lenine,le dictateur apeuré, au bord de la folie, envoya l'ordre:en pleine nuit, les Bolcheviks regroupèrent la Famille impériale ( et le médecin et le chien du tsarevich) dans la cave de la maison Ipatiev à Iekaterimbourg. Ils les abattirent à bout portant et achevèrent les survivants à coups de crosse de fusil et de pioches. Ils découpèrent les corps dénudés, les répartirent dans des fosses creusées à la hâte et les recouvrirent de chaux, croyant faire disparaître à jamais leur crime...


 

 

 

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Les archi-duchesses Olga, Anastasia, Tatiana en captivité, quelques mois avant leur assassinat.

 

 

 

 

 

En massacrant la famille impériale en 1918, les Bolchéviques, comme les Révolutionnaires français en 1793, condamnent tout le peuple à la laideur et à l'emprisonnement des corps et des esprits.

 

 

 

 

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Le comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï au soir de sa vie, portant la barbe, cette barbe qui fut interdite aux nobles car trop russe par le Tsar occidentaliste Pierre le Grand, vêtu à la manière du paysan qui incarne, aux yeux des slavophiles, la Russie authentique et éternelle...

Il y a dans son regard résigné, toutes les luttes, tous les conflits et contradictions intérieures de ce Russe à l'âme tourmentée à l'image de l'époque où il vécut, le reflet terrifiant de toutes les tragédies qui vont bientôt s'abattre sur cette Russie qu'il aimait d'un amour ardent.

"Généreux dans ses intentions, indécis dans ses actes, Tolstoï est grand, non par la doctrine qu'il a laissée, mais par les souffrances qu'il a endurées pour la mettre en pratique, non pour ses vaticinations sur le monde futur, mais par sa peinture du monde contemporain, non par ses élans vers le ciel, mais par sa connaissance de la terre".

Henri Troyat, dictionnaire des auteurs, Laffont-Bompiani; 1952. 

 

"Certains aspects de Tolstoï moururent de mort naturelle, faute de conditions nécessaires à leur survie, tandis que d'autres restaient prêts à intervenir, comme des acteurs dans les coulisses, à point nommé. L'homme à la mode, le joueur, le trousseur de jupons ne devaient jamais reparaître...Le libertin, le gourmand et l'aristocrate, quoique dominés, devaient encore, pendant des années, se ranimer de temps à autre. Enfin, le moraliste, le philosophe et le mystique, longtemps subordonnés au poète, devaient par la suite se réaffirmer avec d'autant plus de vigueur qu'ils avaient été plus longtemps refoulés".

Léon Derrick; Tolstoï, sa vie et son oeuvre.

 

"Rousseau et l'Evangile ont été les deux grandes et bienfaisantes influences de ma vie".

Léon Tolstoï

Cette phrase explique à elle seule toute la pensée et tous les conflits intérieurs de cet intellectuel russe, romancier, conteur et auteur dramatique, né en 1828 et mort seul, dans une gare, en 1910.

Le comte Léon Tolstoï, issu d'une famille de la vieille noblesse russe, fut toujours conscient de son rang. A cette époque, appartenir à la noblesse donne droit à des privilèges importants mais aussi à des devoirs: servir le Tsar avec fidélité et loyauté et la Sainte Russie, la Mère Patrie.

Le premier drame dans la vie de Tolstoï est la perte de ses parents alors qu'il est encore très jeune. Cette carence affective sera certainement à l'origine d'un caractère anxieux, instable et passionné. Il fut élevé par sa tante et des gouverneurs, comme c'était l'usage, dans la grande propriété de famille avec ses frères puis fit ses études à l'université de Kazan. Il en sortit sans aucun diplôme.

Dés lors, il va mener  une vie désordonné et frivole, sorte de vagabondage intérieur qui signale un grand vide et un désarroi profond, cache-misère cynique d'une existence sans idéal...

 

Cependant, durant ces années 1845-50, le jeune Tolstoï fut marqué par les écrits de J.J Rousseau et ne put ignorer les mouvements de pensée qui agitent les milieux intellectuels et politiques de cette période.

Parmi les plus importants sont les courants slavophiles et occidentalistes.

"Au début du XIXe siècle, la franc-maçonnerie offrit un cadre à la réflexion des élites; elle joua un rôle éducateur évident dont les héros des soulèvements écrasés du 14 décembre 1825 (les Décembristes) étaient les produits. Les Russes cultivés débattent interminablement dans les salons des problèmes fondamentaux de leur pays. Ce n'est plus le temps des Lumières, les philosaphes français sont dépassés; l'heure est au romantisme et à la philosophie idéaliste allemande.

 

 

 

 

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Si  les Russes lisent passionnément Schiller et d'autres auteurs romantiques, leur réflexion se nourrit surtout de Schelling  et de Hegel. Le premier à développer une pensée nouvelle propre à mobiliser les cercles intellectuels est Piotr Tchaadaev (1794-1855). Jeune officier, Tchaadaev avait combattu les armées napoléoniennes et son épopée avait été louée par Pouchkine. Franc-maçon, proche des Décembristes, il avait voyagé en Europe après l'échec de 1825. Rentré en Russie, cet occidentaliste convaincu livre ses vues dans une Lettre philosophique que publie en 1836 Le Télescope. La réaction à ce texte est immédiat: " C'est un fou!", proclame le souverain, qui fait aussitôt saisir le numéro portant le texte, interdire la revue et exiler son rédacteur en chef. Pout Tchaadaev, l'histoire de la Russie est une pure aberration, car selon lui, ce pays n'a ni passé, ni présent, ni avenir. Elle n'a pas de place dans l'univers historique, puisqu'elle n'est ni d'Occident ni d'Orient, et n'a jamais contribué à la civilisation. Elle n'a d'autres leçons à apporter à l'Occident qu'un avertissement en lui montrant les dangers mortels inhérents à une telle spécificité".

 


in Alexandre II , H.Carrère d'Encausse, de l'Académie française, éd. Fayard, 2008.

 

 

 

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Icône

La religion orthodoxe a façonné l'âme russe , tout au long des siècles, de façon irrémédiable et profonde.

 

 


 

 

S'il reste convaincu que la Russie n'a pas de passé (?!), Tchaadaev ne peut s'accomoder d'une absence de futur. Tout au contraire, il tire de cette absence d'histoire la certitude que c'est là, peut-être, la chance de la Russie. Que l'expérience des pays occidentaux peut, sur ce terreau vierge, assurer un développement si rapide que la Russie en viendra à les dépasser tous. En dernier ressort, c'est la Russie qui offrira des réponses à l'Occident!

La ligne de partage entre "un  passé inexistant" et les considérables potentialités que Tchaadaev prête à la Russie se situe dans l'oeuvre de Pierre Le Grand. Il écrit à son ami Tourgueniev:

" Un jour viendra où nous serons le centre intellectuel de l'Europe".

 

 

 

 

 

 

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"Le gouvernement de Nicolas Ier et la droite avaient alors adopté la doctrine nationale développée par le comte Ouvarov, pour qui le système russe reposait sur la trilogie orthodoxie, autocratie, génie national ( "Narodnost" de narod "peuple"). Ce dernier élément était, selon lui, la caractéristique du peuple russe, ce qui scellait son union avec le pouvoir autocratique. Le débat sur la Russie, sur sa nature, le jugement porté sur l'oeuvre de Pierre le Grand, modernisateur de la Russie, l'occidentalisant ou détruisant sa spécificité et son génie, mobilisent alors les cercles intellectuels et les  cours dispensés par les historiens.

Au premier rang de ceux qui vantent l'idée russe,Mikhaïl Pogodine, né en 1800 dans une famille modeste de Moscou, incarne déjà l'intelligentsia non aristocratique, les "raznotchintsky" qui, dans les années 1830-1840, viennent prendre part au grand débat russe. Slavophile mais loyal à l'autocratie, Pogodine conjugue dans sa réflexion trois éléments constitutifs, selon lui, du génie national russe: l'héritage de Byzance, c'est-à-dire le christianisme et la primauté du pouvoir temporel; l'apport de Pierre le Grand et la réforme du pays; enfin le rôle de la noblesse, qui ne tire pas son autorité d'un droit féodal mais au service de l'Etat".

 

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Saint Petersbourg, une ville dédiée à la Russie, comme un joyau posé sur l'eau; capitale érigée à l'ouest par la volonté de Pierre Ier, occidentaliste convaincu. Il avait voyagé en France, incognito, et fut émerveillé par Versailles. Les architectes qui ont conçu la nouvelle capitale de l'Empire russe étaient Français ou Italiens, les plus talentueux à l'époque.

 

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Pierre Ier Alexeïevitch, dit le Grand (1672-1725)

 

 

 


 Capitale des Tsars à partir de Pierre le Grand; surgit de terre à l'extrême ouest de l'Empire russe qui voulait désormais appartenir à l'Europe moderne.

Les plus grands artistes français et italiens construisirent cette cité féérique, surgie des marécages, comme un joyau posé sur l'eau, en offrande à la Fiancée: la Russie.

 

Russie Moscou

 

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Moscou la Russe

Héritière de Byzance et de Constantinople.

L'idée nationale restera intimement liée au pouvoir; elle ne suffit plus à nourrir le débat philosophique engagé sur la nature de la nation et sur celle de la Russie. C'est à cela que veut répondre la pensée slavophile, portée par Khomiakov, Kirievski, Aksakov, Odoïvski, et Samarine. Les slavophiles vont constituer un groupe de pensée très actif qui se réunit à partir de 1840 dans divers salons moscovites. Influencés, comme toute leur génération par la pensée allemande, ils l'ont cependant interprétée, assimilée, réélaborée à leur manière en  "véritable théologie".

Les slavophiles étaient étaient plutôt moscovites, de grande culture, aristocrates érudits ou propriétaires fonciers, ce qui, au temps du servage, n'était pas sans peser sur leur réflexion. 

 

 

 

 

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Art populaire russe.

Miniature sur boite.

"Les chefs de file de cette école de pensée avaient tous des compétences particulières qui leur permettaient d'apporter une véritable contribution au débat général. Alexis Khomakiov était théologien, ses mutiples curiosités étaient hétéroclites: histoire de la médecine, inventions multiples qui foisonnaient à cette époque... Ivan Kirievski était le philosophe du mouvement; il s'attacha à montrer l'unité d'une pensée russe fondée sur l'universalité de l'orthodoxie. Il constata que cette particularité entraînait chez les Russes, un système de pensée global, où vie et pensée, vie intellectuelle, vie publique et vie privée étaient totalement intriquées".

 

 

"Les slavophiles ont exalté la vocation spirituelle et historique de la Russie en tant que représentante de l'Orient orthodoxe et de la tribu slave".

-Constantin Aksakov- 1843

Ecrivain

"Le XIXe siècle appartient à la Russie qui est restée pure et jeune face à une vieille Europe épuisée qui attend de nous le salut".

Vladimir Odoïevski, in Les Nuits russes; 1845.

 

 

 

 

Tous les slavophiles étaient d'accord pour affirmer la supériorité de la Russie orthodoxe sur  sur la Russie impériale et sur l'oeuvre de Pierre le Grand,  qu'ils  déplorent. Ils accusent le Tsar occidentaliste d'avoir imposé, à un peuple dont la vocation était religieuse, le pouvoir de l'Etat alors qu'à leurs yeux le pouvoir en soi est pervers; le peuple, autrement dit les paysans, est naturellement uni dans la subornost, communauté de croyants soudés, dans un esprit de liberté et de solidarité qui est l'essence même de l'orthodoxie, mais que le pouvoir détruit. Le pouvoir, celui de Pierre le Grand notamment,est d'essence occidentale; c'est le christianisme romain organisé et rationnel qui s'oppose à l'esprit de l'orthodoxie, porteur d'harmonie, de paix, de solidarité et d'amour.

 Les slavophiles en appellent aux institutions russes du passé, la communauté paysanne (mir) et à l'assemblée de la terre (zemski sobor). Ces instances premières représentaient, tout comme la famille, une vie sociale idéale, ignorant tout pouvoir extérieur. Mais partant de ces prémices, les slavophiles aboutissent à des conclusions contradictoires: anarchistes dans leur condamnation du pouvoir, ils sont revenus à une conception plus traditionnelle de l'organisation sociale en constatant que l'homme était trop faible pour vivre par lui-même, qu'un gouvernement lui était nécessaire, que l'autocratie était préférable aux  systèmes occidentaux. S'ils acceptaient ainsi le pouvoir total du souverain russe, c'est parce-que, seul porteur du poids des contraintes, il en assumait seul la responsabilité et donc la culpabilité, laissant le peuple libre de poursuivre son destin spirituel...

 

 

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Paysans dans un mir (milieu du XIXe); selon les slavophiles la communauté paysanne traditionnelle est celle qui correspond le plus à la mentalité russe.Les Soviétiques pervertiront ce concept en créant les fermes collectives contrôlées d'une main de fer par le Parti bolchévique.

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   Paysan russe au milieu du XIXe siècle; la question lancinante et obsédante du servage et de la place de la paysannerie dans la société russe sera en partie règlée par le Tsar Alexandre II en 1863 qui, en l'occurence, aura fait preuvre d'un grand courage et d'une habilité politique inattendus.       

 

 

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 Les slavophiles plaidaient tous pour l'émancipation des serfs et pour des réformes politiques garantissant la liberté de parole et d'expression.Leur position était en définitive cohérente: ils plaidaient pour la liberté du peuple, contre la bureaucratie et ses empiètements sur cette liberté. Leur propos était clair. Mais le pouvoir ne pouvait les tolérer et n'hésita pas à saisir les publications des slavophiles.

             Les occidentalistes, amis des Lumières, n'étaient pas moins utopistes, à leur manière, que les slavophiles. A la Russie idéale et pure de ces derniers, ils opposaient un Occident idéal, propre à servir de modèle à la Russie pour la moderniser et lui permettre de prendre part à  l'histoire commune. Contrairement aux slavophiles qui étaient presque tous issus de la noblesse, les occidentalistes annonçaient déjà la différenciation sociale qui va caractériser les hommes nouveaux de la génération suivante, celle des années 1860. Si Bakounine était noble, Belinski était fils d'un médecin pauvre.

Slavophiles et occidentalistes se référaient à la philosophie idéaliste allemande et tiraient d'elle leur vision de la Russie et leurs propositions. mais les premiers en concluaient à la spécificité russe et à la nécessité de construire l'avenir sur ce fondement. Les seconds prenaient l'Occident pour indispensable modèle.

 

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"Jour de Fête"

Peinture de Nikolaï Dimitrievitch Kouznetzof (1850-1929)

Moscou, Galerie Tretiatov.

Dans les campagnes, rien ne semble bouger; tout est immuable, comme les saisons, les travaux des champs et les fêtes paysannes.

Dans les villes, à partir des années 1860, et alors qu'Alexandre II fait souffler sur la Russie un vent de réformes sans précédent, une petite partie des élites urbaines, surtout dans les Universités, s'imprègnent d'idées subversives venues d'ailleurs et qui vont menacer l'ordre établi... 

 

En 1848, Tolstoï retourna dans sa propriété de Iasnaïa Poliana, décidé à améliorer le sort de ses paysans, mais il se heurte au poids des mentalités encore archaïques de ces derniers, à ses méthodes peu adaptées et fit un constat d'échec. En 1851, voulant donner un sens à sa vie, il partit comme volontaire se battre au Caucase, vaste territoire en cours de conquête par les Russes où les tribus musulmanes ont déclenché des insurrections, véritables Jihad (guerre sainte) contre les Communautés chrétiennes que l'armée russe, peu habituée à la guerilla a du mal à éteindre. Pour un jeune aristocrate, partir là-bas, c'est participer à la conquête de terres nouvelles au service de la Sainte Russie et de l'empereur, c'est mourir ou revenir en héros. Et en 1852, parut sa première nouvelle, Enfance, qui aussitôt publiée le rendit  célèbre. Il écrivit ensuite Adolescence en 1854 et Jeunesse l'année suivante, formant ainsi une remarquable trilogie autobiographique. Après trois ans passés au Caucase, il participa à la défense de Sébastopol dans le cadre de la catastrophique guerre de Crimée contre la France et l'Angleterre inquiètes de la poussée impérialiste de la Russie vers les mers chaudes.

La défaite russe demeurera une humiliation longue à effacer et un coup de semonce contre le régime. C'est de la ville assiégée qu'il écrira ses fameux Récits de Sébastopol (1854-55). Tolstoï quitta l'armée en 1856 et partit pour deux ans à l'étranger: en France, en Suisse, en Italie et en Allemagne. Il y fut frappé par l'égoïsme, le matérialisme et le cynisme des élites bourgeoises; ce fut alors une déception de plus contre un Occident en pleine révolution industrielle, particulièrement en France et en Allemagne, menée à marche forcée, infligeant une violence sociale inouïe à la paysannerie et à la classe ouvrière naissante. Il livre ses impressions dans Lucerne (1857-58).

 

 

 

 

D e retour à Iasnaïa Poliana, Tolstoï fonda une école populaire  et édita un journal pédagogique: Iasnaïa Poliana.

Durant la même période, Alexandre II travaillait d'arrache-pied à réformer le statut des paysans en abolissant le servage, se heurtant à l'égoïsme d'une bonne partie de la noblesse conservatrice. Même si sa marge de manoeuvre était serrée, le "Tsar Réformateur" était décidé à laver cette tache qui souillait la société russe et le prestige de l'Empire.

 

 

 En 1862, Tolstoï se maria, voulant, semble-t-il, atteindre par là un certain confort moral  (Le Bonheur de la Famille, 1862). Il eût treize enfants. L'année suivante, parut sa nouvelle Les Cosaques, qu'il avait commencée alors qu'il était au Caucase, et il se mit à travailler à sa grande oeuvre qui a pour cadre les guerres contre  Napoléon (1805-12) et qu'il ne devait terminer qu'en 1869: Guerre & Paix. Cette fresque s'inscrit, plus ou moins consciemment,  dans une démarche de restauration de la fierté nationale, après la défaite russe en Crimée et grâce aux efforts d'Alexandre II, le retour de la Russie sur la scène internationale en tant que puissance.

Puis, de 1873 à 1877, il écrivit son second grand roman Anna Karénine. Ces deux romans lui apportèrent la gloire et une célébrité mondiale. 

Soudain, en écrivant Anna Karénine, il fut saisi d'une crise morale et religieuse aigüe qui le mena à la conversion, décrite en 1882 dans Confession. D'athée, il devint croyant et d'auteur réaliste et vitaliste, il devint un écrivain moralisateur mais toujours rationnaliste.

 

 

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Le Christ dans le désert; Yvan Kramskoi ( 1837-1887).

 

Mais du christianisme, il ne retint que l'aspect moral et se mit à condamner tout ce qui était violence ou recherche du plaisir et du luxe ( La Mort d'Ivan Illitch, 1887, admirable réflexion sur la solidarité humaine et sur la mort; La Sonate à Kreutzer, 1889).

C'est à cette époque qu'il écrivit des pièces de théâtre comme La puissance des Ténèbres (1887) et Le Cadavre vivant (1901), pièces qui avaient toutes un but moral et éducatif. En 1897, parut Qu'est-ce-que l'art? où Tolstoï dénonce "l'art pour l'art"; en 1899 il publia un long roman, Résurrection , qu'il avait commencé en 1889 et où, décrivant un amour coupable, il tire une leçon de morale, illustrée par l'Evangile.

Son point de vue trop rationaliste sur l'orthodoxie le fit excommunier par le saint-synode en 1901.

Deux récits marquèrent encore la fin de sa vie: Le Père Serge (1890-98), histoire d'un aristocrate qui devient moine, et Haji Mourat (1896-1904) où il raconte de façon émouvante la longue guerre du Caucase.

En contradiction intérieure continuelle entre sa doctrine morale exigeante et la vie facile qu'il menait, il finit par quitter sa maison en octobre 1910 et mourut un mois plus tard dans une petite gare de province... 

 

 

 

 

" Oui, nous marchons , toi et moi , sur des voies différentes depuis notre enfance. tu aimes la campagne, le peuple, les enfants des paysans, tu aimes cette vie primitive dont tu es sortien m'épousant.  Je suis moi une citadine, et j'ai beau me raisonner et m'efforcerd'aimer la campagne, le peuple, je ne pourrai jamais me dévouer à eux de tout mon etre. Je ne comprends pas et ne comprendrai jamais les paysans. Ce que j'aime, c'est la nature et elle seule, et,  dans cette nature, je pourrais vivre jusqu'à la fin de mes jours avec délice. Ta description des petits moujiks, de la vie du peuple, etc., vos contes et vos conversations, tout cela est resté sans changement depuis le temps de ton école d'Iasnaïa Poliana. Mais il est regrettable que tu n'aimes guère tes propres enfants. S'ils étaient les enfants d'une paysanne, il en irait tout autrement...!".

 

Lettre de Sonia à Léon Tolstoï, le 9 décembre 1889; in La comtesse Tolstoï, Bertrand Meyer-Stabley, éd. Payot; 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Russie-banc-art-russe-jeune-fille-sur-un-banc.jpg

 

-.Jeune fille sur un banc avec ses lévriers-

"Raisonner avec les femmes ne mène à rien. C'est du temps perdu. Leur intelligence est incapable de raisonner. Je dirai même plus: alors même qu'une femme jugerait sainement, elle agirait toujours sous l'empire de ses émotions...

Léon Tolstoï à sa belle-soeur Tania (Lettres).

...Depuis sept ou huit ans , toutes mes conversations avec toi se terminent, après des heurts douloureux, par ceci: je te dis qu'il ne peut y avoir d'entente et d'amour entre nous tant que tu n'en arriveras pas au point où je suis arrivé moi-même, cela, soit par tendresse pour moi, soit par instinct, soit par conviction personnelle... Si ma conscience et ma raison exigent que je fasse queque chose, je ne puis refuser de le faire et être tranquille; je ne puis sans souffrir voir les gens que j'aime et qui savent ce qu'exigent la conscience et la raison refuser, de leur côté, de le faire...
Il se trouve que, par un tragique malentendu, tu n'as pas compris l'ampleur du bouleversement qui a transformé ma vie et que tu t'es comportée en l'occurence sinon avec hostilité, du moins comme s'il s'agissait d'un phénomène anormal, clinique. Tout ce qui, pour moi, était important et précieux t'es devenu odieux: notre vie paisible, modeste, admirable, à la campagne, les gens qui y participaient... Alors tu as adopté à mon égard la même attitude que si j'étais un malade mental. Tu avais toujours été hardie et résolue, mais, à partir de ce moment, ta décision s'est reforcée, comme il arrive chez les gens qui soignent des malades dont chacun sait que le cerveau est dérangé".

Léon Tolstoï à Sonia (Lettres).

 

 

 

" Il y a longtemps que vous êtes arrivée?

- Non, Madame, depuis hier seulement.

-Votre mari se porte-t-il bien?

-Votre Majesté est bien bonne! Il se porte bien!

-J'espère qu'il écrit quelque chose?

-Non, Madame, pas en ce moment; mais je crois qu'il se propose d'écrire quelque chose pour les écoles, dans le genre de "De quoi vivent les gens?".  A ce moment, Mme Chostak intervient:

"Il n'écrira plus de romans. Il l'a dit à la comtesse Alexandrine Tolstoï."

Tournée vers Sonia, l'impératrice réplique:

-Est-ce-que vous ne le désirez point? Cela m'étonne!"

Sonia décontenancée, ne sait que répondre et préfère interroger l'impératrice:

"J'espère que les enfants de Votre Majesté ont lu les livres de mon mari!"

L'impératrice, amusée, incline la tête et dit en souriant:"Oh! Je crois bien!".

 

Lettre de Sonia à son mari et à ses enfants du 25 fèvrier 1885.

(Malgré les appuis dont elle jouit à la Cour, Sonia ne pourra faire lever la censure qui frappe certains livres de son mari).

 

 

 

 Russie-Bois-de-bouleaux-Arkhip-Ivanovitch-Kouindji--1842-10.jpg

 

 

-Bois de bouleaux-

1879

Huile sur toile 97x181; Moscou

Arkhip Ivanovitch Kovindji (1842-1910) 

 

 

 

 

 

 

 

 

"La routine reprend à Moscou et Iasnaïa Poliana... Tolstoï se tient de plus en plus éloigné de la capitale.

Sonia, elle, a ses moments de spleen. Quand le jour se termine, elle reste assise une heure ou deux sur un banc de bois sous les bouleaux... Le ciel au-dessus d'elle commence à se piqueter d'étoiles, et elle sent qu'elle ouvre les yeux sur l'infini. Son coeur lui dit: " Je suis tout à toi mon Dieu. Prends-moi, prends-moi". Elle veut Dieu; ou l'oubli.

Un soir, elle aurait pu rester assise là si Ivan, le cocher, ne l'avait vue.

"Est-ce-vous, Comtesse?

-C'est moi, Ivan.

-Vous vous sentez bien?

-Je ne me sens pas bien du tout, Ivan. aidez-moi".

Il la prend par la main et la ramène à la maison, comme une vieille mule qu'on conduit à l'écurie".

 Russie-savrasov-cristmas-treemarket.jpg

 

-Noël russe-

Peinture d'Alexis Savrasov (1830-1897)

 

 

 

 

 

 

 

" A u début de 1886, le destin porte un nouveau coup à Sonia.

Un matin, Alexis, son petit garçon adoré de  quatre ans, sort en gambadant. Presque aussitôt, il est saisi d'un violent mal de gorge. Après trente six heures d'intense fièvre pendant lesquelles Sonia ne quitte pas son chevet, il se redresse soudain sur son séant, les yeux grands ouverts, comme devant une vision merveilleuse. Il murmure: "Je vois... Je vois..." et retombe sans vie dans les bras de sa mère.

 

 Russie-Mikhail-Vassilievitch-Nesterov--1862-42.jpg

-La vision de l'enfant Bartholomé-

(d'après une légende russe)

1889-90

Huile sur toile (1OOx211) de Mikhaïl Vassilievitch Nesterov (1850-1942).

 

 

Tolstoï ne s'oppose pas à des funérailles orthodoxes. Sonia va retourner le fer dans sa plaie en se persuadant qu'elle est punie par la mort de cet enfant bien-aimé, de n'avoir pas souhaité sa naissance. Elle essaye de s'étourdir par un surcroît de travail. Puis, au bout de neuf mois, elle note: "Nous sommes restés à Iasnaïa Poliana plus longtemps que de coutume. Les forces me manquent pour entreprendre quelque chose, mais ma conscience, elle, ne sommeille point et me reproche le fléchissement de mon courage. Il faut continuer fermement, suivre la voie qu'on croit juste; et moi, je continue par inertie...Je vais à Moscou pour ressouder la famille, je m'occupe des publications et je me procure l'argent que Léon vient me réclamer, en affectant l'indifférence et l'hostilité pour ses protégés et ses pauvres...Mes enfants, eux aussi, viennent me réclamer tout ce qu'ils peuvent, tout en tombant sur moi à cause de mes dissensions avec leur père.

Partir! Partir! Et je partirai d'une façon ou d'une autre. Je n'ai plus assez de forces, d'endurance, je ne suis pas assez attachée à mon travail, à ma lutte. En attendant, je tiendrai mon journal; cela me rendra meilleure et plus silencieuse, et mon agitation sera pour ces pages  ".

 

 

 

 Russie-coeur-russe-brode-copie-1.jpg

 

 

 

 

" Chagrin commun aidant, la vie des époux est plus harmonieuse pendant quelques mois, chacun s'efforçant de ménager l'autre. Léon Tolstoï achève  son essai Que devons-nous faire? puis son récit La Mort d'Ivan Ilitch, et compose encore des contes pour Le Médiateur, un article virulent contre le précédent Tsar Nicolas Ier, "Nicolas la Trique", une petite pièce de théâtre, Le Premier Bouilleur de cru". Pour se consoler de la mort de son dernier fils, Sonia de son côté, se réfugie dans la musique. Elle finit par faire un véritable transfert affectif sur le pianiste-compositeur Sergueï Ivanovitch Taneïev, amour passionné qui, tout en restant platonique, exaspère son mari.

 La musique est d'ailleurs l'une des grandes passions de Tolstoï. Dans sa jeunesse,  il travailla pendant plusieurs semaines avec l'aide d'un jeune compositeur allemand pour trouver un nouveau mode de transcription et composa même une valse. La musique le bouleverse. Son impact  sur sa nature hypersensible est tel qu'il ne peut s'empêcher de pleurer en l'écoutant".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Sonia voit pour la première fois Taneïev sur scène à Kiev. Elle comprend tout de suite qu'elle est en présence d'un génie. Elle pleure intensément en l'entendant  jouer L'Appasionata de Ludwig von Beethoven. A la sortie du concert, le malheureux est environné de femmes qui crient comme des forcenées...Sonia ne peut supporter la vue d'une telle hystérie et demande à son valet de pied de faire quelque chose. Ce dernier s'avance bravement à travers la foule en criant:" Place à la comtesse Tolstoï!". Elle le suit, bien que gênée par l'attention dont elle est l'objet. Il se fait dans la foule un grand silence et le passage s'ouvre pour elle, quasi miraculeusement, jusqu'aux pieds de Sergueï Ivanovitch. Sonia se sent comme la reine du bal.

"C'est un immense honneur, dit Taneïev en lui baisant la main.

-Vous avez joué merveilleusement ce soir, lui dit-elle. Surtout L'Appasionata; c'est ma sonate préférée.

-Je vous remercie, comtesse. Tout le monde n'apprécie pas Beethoven."

Elle l'invite à monter dans sa voiture, la sienne n'étant visible nulle part, ce qu'il accepte sans se faire prier. En le conduisant à l'hôtel, elle mentionne discrètement qu'elle aussi joue du piano. En précisant aussitôt qu'elle n'est, à côté de lui qu'une horrible amatrice.

-Je pourrais peut-être vous donner quelques leçons; cela vous intéresserait-il, comtesse?

-Moi? Vous seriez mon professeur?"

Taneïev viendra souvent à Iasnaïa Poliana, mais toujours contre la volonté de Tolstoï. A Moscou, leur duo est plus aisé. Le pianiste joue pendant des heures dans le grand salon, après quoi, Sonia l'invite à prendre le thé ou à faire des courses. On les voit parfois à la pâtisserie Trembles où ils se gavent de macarons ou de truffes au chocolat et repartent à l'arrière du traîneau comme deux enfants heureux... ".

 Russie-kustodiyev5fair1910.jpg

Jour de marché; 1910

Boris Kustodiev (1878-1927)

Moscou, galerie Tetratiov

" a fin de l'été... puis l'hiver. Sonia retombe dans la mélancolie...Tolstoï s'inquiète de sa santé et l'accompagne dans le train qui la ramène à Moscou. Dans son journal, il note: " Elle était assise là, assise dans le wagon, et je mez mis à avoir terriblement pitié d'elle, non parce qu'elle partait mais pous son âme. J'éprouve encore ce sentiment, et j'ai du mal à retenir mes larmes. J'ai pitié d'elle car elle est triste et solitaire et que c'est dur pour elle. Elle n'a personne que moi, personne d'autre à qui se raccrocher, et dans les profondeurs de son âme, elle a peur que je ne l'aime pas, que je ne l'aime pas de toute mon âme, et que cela soit dû à notre différence de point de vue sur la vie. Et elle pense que je ne l'aime pas parce qu'elle n'a pas su me rejoindre ".

Et les lignes suivantes s'adressent directement à Sonia: " Ne crois pas cela. Je t'aime encore plus. Je comprends tout., et je sais que tu n'as pas pu me rejoindre , et que c'est pour cela que tu es si seule. Mais tu n'es pas seule: je suis avec toi. Je t'aime comme tu es, et je t'aimerai jusqu'au bout aussi fort qu'il est possible d'aimer".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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